Divin ouvrage
Jacques Dupont a l’art du récit et partage son panthéon personnel avec style : ses détours par la littérature et l’Histoire enrichissent ses souvenirs d’enfance et ses anecdotes de cave ont des talents de confidences universelles. Il dénonce les « raseurs » du vin, ceux qui gâchent le plaisir à trop se cultiver ; il se souvient des premiers élans vers les cuves inox dans les années 1980 et le retour aussi sec vers les barriques en bois, pour mieux enrager sur l’uniformisation du goût qui s’ensuivit et saluer le clin d’œil de ce bourgogne baptisé Madame Sans-Chêne... A vue de nez, titre d’un chapitre du livre, la dégustation est toujours une aventure, un voyage qui se fait avec des tonnes de bagages transportés mais sans idée arrêtée de la destination proposée. Ainsi chargé de la mémoire de tout ce qu’il a appris, le professionnel rêve parfois de s’arrêter simplement pour boire un verre sans commentaire... L’homme salue l’intrusion féminine dans les caves et dans les laboratoires d’œnologie, la patience des vigneronnes dans ce monde rugueux, il dénonce les collectionneurs qui figent les bouteilles comme au musée et ne pensent jamais à les partager. Il lit les paysages du Médoc à la lueur des crus classés et des autres, il pointe du doigt l’esprit clanique qui règne parfois chez ceux qui veulent tenir haut leur rang de vigne, ceux qui font passer l’appât du gain avant celui du grain de raisin.
L’auteur a la rancune tenace contre les modes idiotes et les usurpateurs du vin, il décrit les errements de certaines régions jusqu’à l’émergence de noms qui font désormais rêver, Hermitage ou Saint-Joseph. Jacques Dupont exhume de vieux préceptes tels ceux édictés en 1908 par le Dr Chanut sur les vignes greffées sans jamais enfermer le lecteur dans des considérations trop techniques, il renvoie dos à dos les lobby de l’alcool et ceux de l’intégrisme adverse, il rappelle que la mémoire du vin peut sauver de la mort lorsque Jean-Paul Kaufmann, otage au Liban, se récitait le classement de 1855 pour ne pas sombrer, pour rester dans la civilisation : le vin comme un refuge et non comme une addiction fatale.
On apprend beaucoup au coin des barriques avec l’auteur, depuis son enfance rurale jusqu’aux coulisses journalistiques, de la description méthodique du tastevin selon René Engel au processus olfactif selon Jean-Didier Vincent, et même sur la traversée des guerres et des conflits, notamment le stock dissimulé par la jeune veuve Cliquot en 1814... pas moins de 10 000 bouteilles évacuées vers la Russie.
Ce livre est un excellent cru mêlant les anecdotes de châtelains et de négociants aux connaissances livresques, ces Choses bues
attaquent parfois fort et piquent quand il le faut ; c’est plaisir que de déguster sans se presser ces salutaires mémoires de cave (une cave, pas un cave bien sûr !), l’élégance de la connaissance assoit toujours la justesse de la critique, avec l’humour et le style pour majesté suprême, à l’image de ce verre de Romanée-Conti dans lequel il voit « cette pureté, ce dépouillement plus quelques siècles d’histoire ».
S.B-T
Choses bues
, Jacques Dupont, Grasset, 18,50 euros (prix livres en vignes 2008)